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jeudi 19 janvier 2006

A l’approche des élections, les casques bleus de la Minustah multiplient les points de contrôle et les fouilles des véhicules.(Photo : AFP)

L’organisation Human rights watch (HRW) estimait déjà en octobre que la situation des droits de l’Homme en Haïti était « désastreuse » et « catastrophique ». Dans son rapport annuel publié mercredi elle revient à la charge, en assurant que les conditions ont « empiré » avec notamment la progression « d’exécutions sommaires, d’émeutes, de tortures et d’arrestations arbitraires ». Le contexte socio-politique est difficile pour les Haïtiens, d’autant plus que ces derniers se préparent à aller aux élections générales du 7 février censées ramener le pays dans la voie de la normalisation après le départ en exil en février 2004 de l’ancien président Jean-Bertrand Aristide. La mort mardi de deux soldats jordaniens de la Mission de stabilisation de l’ONU en Haïti (Minustah) tués par balles accentue la peur de la population et sa crainte de voir une nouvelle flambée de violence s’emparer du pays devenu « instable et dangereux ».

Une fois encore l’organisation de défense des droits de l’Homme Human rights watch (HRW), vient de tirer la sonnette d’alarme sur les violations des droits élémentaires en Haïti. Un pays « instable et dangereux », où règnent l’impunité et la loi des gangs armés à cause du « dysfonctionnement généralisé des institutions gouvernementales », indique le rapport. La situation des droits de l’Homme déjà précaire et « catastrophique » s’est profondément détériorée dans le pays ravagé par la violence avec notamment « des heurts entre gangs criminels rivaux, certains se réclamant de l’ancien président Aristide, (faisant) des morts chaque jour parmi les civils ».

Plusieurs quartiers de la capitale Port-au-Prince sont devenus des zones de non-droit où règnent en véritables potentats des seigneurs de la pègre. Dans les provinces du pays, ces « criminels », « anciens soldats » de l’armée haïtienne, souligne HRW, ont installé « des casernes dans des commissariats de police et des bâtiments abandonnés » pour y exercer une « autorité gouvernementale de facto » avec des arrestations arbitraires.

Police impunie et justice corrompue

Critiquant les graves atteintes aux droits de l’Homme commises par les groupes armés irréguliers, HRW pointe aussi un doigt accusateur sur la Police nationale d’Haïti (PNH), coupable « d’abus ». Dans ce pays soumis à l’instabilité chronique, les multiples exactions de la PNH qualifiée « d’incompétente », ne pouvaient que contribuer « sensiblement à l’insécurité globale », souligne l’organisation. Les policiers responsables également « d’arrestations arbitraires fréquentes, de tortures, de brutalités », jouissent malgré tout d’une totale impunité et aucun d’entre eux n’est poursuivi pour « conduite abusive ».

Aggravée par ces abus et autres impunités la situation sécuritaire est totalement hors contrôle dans « la perle des Caraïbes » et l’est davantage aussi à cause du dysfonctionnement du système judiciaire qui « souffre de corruption, de politisation et manque de personnel, de formation et de ressources », rapporte HRW.

Avec une police impunie, une justice corrompue, d’anciens soldats transformés en roitelets et irrespectueux des droits de l’Homme, le pays est livré à lui-même et ne pouvait que compter sur la Mission de stabilisation de l’ONU en Haïti (Minustah). Mais là encore, les rapports tendus entre la population et les soldats onusiens d’une part, les gangs et la Minustah d’autre part, témoignent de la complexité de la lutte contre l’insécurité en Haïti.

Les casques bleus dans la ligne de mire

Vingt-quatre heures avant la publication du rapport de HRW, deux casques bleus jordaniens de la Minustah avaient été tués - un troisième grièvement blessé - dans la cité Soleil, un immense bidonville de trois cent mille personnes, bâti de fatras de tôles ondulés et de bric-à-brac. Ces décès qui portent à neuf le nombre de casques bleus tués par des tirs hostiles depuis le déploiement il y a dix-huit mois des 7 500 casques bleus et 1 987 policiers internationaux de la Minustah, montrent que Haïti n’en finit pas avec ses convulsions.

En permanence sur le fil du rasoir, allant d’un front à un autre, la mission onusienne doit faire face à des tirs hostiles quasi-quotidiens des groupes locaux, mais également rassurer et sécuriser une population avec laquelle les rapports sont devenus conflictuels. Les récurrentes passes d’armes verbales entre Haïtiens et soldats de l’ONU se sont soldées par une grève organisée le lundi 9 janvier par le patronat et les partis politiques aux fins de dénoncer le prétendu laxisme de la Minustah devant la résurgence de la violence et la loi des gangs.

Un point noir dans les rapports entre les deux parties qui finalement ne tient qu’à une différence d’approche méthodologique. Si la population appelle la Minustah à opter pour le « tout sécuritaire » face à la violence, le diplomate chilien Juan Gabriel Valdès, responsable des casques bleus estime de son côté qu’« il ne peut y avoir seulement de solution militaire aux problèmes de sécurité ».

Pour autant les critiques à l’égard de l’ONU n’ont pas cessé. Elles sont devenues de plus en plus véhémentes chez des Haïtiens qui ne voient plus que la persistance de l’insécurité dans leur pays. Depuis une semaine la tension est montée d’un cran.

Lundi plusieurs centaines de personnes ont pris d’assaut le quartier-général de la Minustah pour réclamer un rétablissement de la sécurité dans la capitale et les autres grandes provinces du pays à l’approche d’élections générales cruciales et déterminantes prévues le 7 février, les premières depuis le départ en exil du président Jean-Bertrand Aristide.

La Minustah montre ses muscles

La nomination mardi par Kofi Annan du général brésilien Jose Elito Carvalho Siqueira au commandement de la Minustah est bien perçue par la population qui - bien que perplexe - commence à croire que sa mobilisation a fini par payer. Le nouveau commandant remplace son compatriote le général Urano Teixeira Da Matta Bacellar qui s’est donné la mort il y a deux semaines à Port-au-Prince dans ce climat local marqué par des « situations de stress très grandes ».

La tâche du général Siqueira, on s’en doute, sera de reconquérir l’estime de la population et surtout de sécuriser les élections. Sur ce dernier point, le diplomate Juan Gabriel Valdès a été très ferme en indiquant lundi que les conditions politiques et de sécurité étaient garanties pour la tenue des scrutins. Human right watch admet aussi que même si la Minustah n’a « pas réussi à arrêter la perpétration d’actes criminels », elle a « commencé à prendre des mesures plus agressives à Port-au-Prince » qui ont « aidé à alléger, jusqu’à un certain degré, cette atmosphère d’insécurité », avec notamment la baisse des enlèvements, « deux par jour contre environ une vingtaine il y a quelques semaines », selon Juan Gabriel Valdès.

Avec la multiplication de nouveaux points de contrôle et l’intensification dans les rues de patrouilles des casques bleus qui fouillent les véhicules, la Minustah compte montrer ses muscles sans doute pour envoyer un signal aux électeurs et candidats haïtiens qui doivent participer aux élections. Prévues le 13 novembre, ces élections générales ont été reportées à quatre reprises à cause de problèmes logistiques et techniques tels que la localisation des bureaux de vote et la non distribution des cartes d’électeurs. Sous la constante pression de la communauté internationale plus de trois millions de Haïtiens sont appelés finalement aux urnes pour élire leur président. Sur 1 300 candidats, ils devront élire également les 130 parlementaires du Sénat et de la Chambre des députés.

par Muhamed Junior Ouattara - RFI

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