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jeudi 23 mars 2006

A Dubaï, les ouvriers du bâtiment, en majorité des Asiatiques immigrés, dénoncent de plus en plus ouvertement leurs conditions de travail. Mardi soir, plus de 2 000 d’entre eux ont mis à sac le méga-chantier de la plus haute tour du monde et ont refusé de travailler mercredi.

Explosion de violence à Burj Dubaï. 2 500 ouvriers étrangers du méga-chantier se sont révoltés, mardi soir, contre leurs conditions de travail. Dans la nuit de mardi à mercredi, ils ont agressé et chassé les gardes de sécurité puis sont entrés par effraction dans les bureaux temporaires du chantier dans lesquels ils ont cassé une dizaine d’ordinateurs. Ils ont également détruit une vingtaine de voitures et d’engins. Selon le lieutenant colonel Rashid Bakhit Al Jumairi, du ministère de l’Intérieur de Dubaï, les dégâts sont estimés à près d’un million de dollars.

Mercredi, les ouvriers sont restés sur le site... les bras croisés. Dans un pays où la grève est interdite, leur mouvement de protestation a pourtant touché les immeubles en construction alentours et l’aéroport international de Dubaï où quelque 2 000 travailleurs entreprenant la construction d’un nouveau terminal ont déposé leurs outils, en signe de solidarité. C’est la première fois que les travailleurs immigrés qui bâtissent depuis 15 ans les rêves de grandeur de Dubaï expriment leur mécontentement de cette façon.

84% d’immigrés

Dubaï, qui s’enorgueillit de plusieurs records - dont 16% de croissance économique en 2005 ou l’ouverture du premier hôtel sept étoiles du monde -, en possède un autre : 84% de sa population, estimée à 1,2 million de personnes, est immigrée. Sous-payés, mal-logés et corvéables à merci, les étrangers viennent d’Inde, du Pakistan, du Bangladesh, de Chine, des Philippines, du Sri Lanka, d’Afghanistan, de Syrie ou encore du Yémen. A leur arrivée, l’employeur leur confisque leur passeport en échange du contrat de travail et prend garde de les reconduire à l’aéroport dès la fin du contrat. Parmi ces forçats du béton armé, certains avaient participé en septembre dernier à une marche silencieuse dans le centre-ville pour réclamer 4 mois d’arriérés de salaire. Ils travaillaient sur le chantier de Palm Jumeira, une île artificielle en forme de palmier qui s’étend sur plusieurs kilomètres. Une première qui a fait depuis des émules. D’après le quotidien Golf News, malgré l’absence de chiffres officiels, il y aurait eu au moins six mouvements de protestation de ce genre rien qu’au mois de mars...

La révolte de mardi est partie d’un problème de navette entre la zone de baraquement des ouvriers, en périphérie de la ville, et le chantier. Les employés ont expliqué que les bus chargés du transport les emmenaient une heure avant le début officiel de leur journée de travail, sans qu’ils soient payés plus, et les ramenaient parfois près de deux heures après la fin de celle-ci. Ils perdent aussi une bonne heure à pointer car il n’y a que 9 machines pour 3 000 employés.

Nombre d’entre eux sont musulmans et ont dénoncé le fait que la direction de la société qui les emploie, Al Naboodah Laing O’Rourke, déduisait de leur salaire le temps qu’ils passent à prier, ou à aller aux toilettes. Non couverts par les assurances, ils demandent de vrais soins médicaux. « Pour n’importe quoi, ils nous donnent une aspirine », a expliqué l’un d’eux à Gulf News. Sur les chantiers, les accidents du travail sont nombreux, parfois mortels. On compte de nombreuses insolations lorsque les températures atteignent 50°. Il y aurait aussi beaucoup de suicides parmi cette population, selon la presse locale.

7,60 dollars par jour

Les ouvriers réclament une augmentation de salaire. Les charpentiers les plus expérimentés gagneraient 7,60 dollars par jour, les débutants seulement 4, pour 10 heures de travail. Ils ont aussi dénoncé les méthodes des contremaîtres qui les battraient et les empêcheraient de prier. Des allégations niées par les contremaîtres, selon la société. Les ouvriers ont expliqué qu’ils en étaient venus aux mains car la direction refusait d’entendre leurs doléances. Après la médiation du ministère du Travail, seul interlocuteur puisqu’il n’existe pas de syndicats, Al Naboodah Laing O’Rourke a fait savoir qu’elle allait répondre favorablement à quelque-unes des demandes. Et que les ouvriers, qui ont repris le chemin du chantier, ne seraient pas pénalisés financièrement pour cet arrêt de travail spontané. Des négociations se poursuivaient jeudi.

Selon le porte-parole de la firme Samsung (à la tête du consortium qui construit la tour), l’action inopinée des employés n’aurait pas affecté l’avancement des travaux. Quelque 10 000 personnes font les trois huit sur le méga-chantier de Burj Dubaï, débuté en 2004 et qui devra donner naissance en 2008 à la plus haute tour du monde (dont la hauteur est tenue secrète mais devrait avoisiner les 800 mètres). La police a indiqué à Gulf News que cette violence était « inacceptable ». Pourtant, il n’y a eu aucune arrestation parmi les ouvriers. Un membre du Comité permanent des Affaires du Travail a pourtant précisé que si ceux-ci utilisaient encore une fois la violence, ils seraient expulsés du pays.

par Olivia Marsaud - Article publié le 23/03/2006


Le réveil du prolétariat des émirats

Grève au Qatar, manifestation à Dubaï, sit-in à Abou Dhabi, les mouvements sociaux spontanés se multiplient dans les monarchies pétrolières où les ouvriers étrangers du bâtiment supportent de moins en moins leurs conditions de vie et de travail.

De notre correspondant à Doha

Dubaï n’avait jamais vu ça. Un millier d’ouvriers en bleu de travail marchant dans le silence vers l’avenue Cheikh Zayed et ses gratte-ciel, la vitrine flamboyante de cet émirat qui entend anticiper l’épuisement de ses réserves pétrolières en devenant un centre touristique et financier.

Originaires de l’Inde, du Pakistan ou du Sri Lanka, les manifestants qui bravaient la loi venaient du pharaonique chantier de Palm Jumeira, cette île artificielle en forme de palmier qui s’étend sur plusieurs kilomètres. Employés d’une société sous-traitante des promoteurs du projet, ils passent jusqu’à 10 heures par jour sur le site, pour un salaire mensuel de 150 euros... qui ne leur a pas été versé depuis quatre mois.

Soucieuses de leur image, les autorités sont rapidement intervenues pour faire cesser ce mouvement social impromptu. Alors que les manifestants regagnaient, encadrés par la police, leurs camps de baraquements en périphérie de la ville, le ministère du Travail donnait 24 heures à l’entreprise pour payer ses ouvriers, lui infligeant aussi de lourdes amendes.

Forme moderne d’esclavagisme

Finalement, la grève de Palm Jumeira s’est donc terminée aussi vite qu’elle avait commencé. Elle révèle néanmoins le malaise grandissant des centaines de milliers d’ouvriers qui construisent l’avenir des monarchies du Golfe dans des conditions de vie et de travail désastreuses : logements misérables (surpopulation, insalubrité), non respect du contrat de travail, salaires impayés ou établis en fonction de la nationalité, confiscation du passeport, cadences de travail infernales...

Ces abus, qui ne sont pas le fait de tous les employeurs mais s’observent dans toute la région, sont favorisés par la terrible législation du « parrainage » : le permis de résidence va de pair avec le contrat de travail, un licenciement est synonyme d’expulsion du territoire. Sous la menace permanente de la perte d’un emploi qui fait vivre leurs familles restées au pays, les ouvriers préfèrent généralement la discrétion aux revendications. Le système a été dénoncé à maintes reprises par l’Organisation internationale du Travail (OIT) qui l’assimile à une « forme moderne d’esclavagisme » mais n’a jamais pu obtenir sa suppression.

Depuis quelques mois, les choses semblent pourtant changer. Autrefois muette sur le sujet, la presse locale se fait de plus en plus l’écho de ces dérives. Les protestations sur la voie publique se multiplient également : manifestation à Dubaï et sit-in à Abou Dhabi en septembre, première grève au Qatar en août...

Pour le représentant de l’OIT au Koweït, Tabet Al Haroun, « c’est une sonnette d’alarme » à l’attention des Etats du Golfe qui « doivent promulguer des lois conformes aux normes internationales et aux droits de l’Homme ». « Les dirigeants s’exposent à des mouvements plus importants, peut-être plus violents, explique de son côté un spécialiste français du maintien de l’ordre, de passage au Qatar. Plus de 50% de la population de ces pays est étrangère et les chantiers comptent souvent plusieurs centaines d’ouvriers. Des émeutes sont tout à fait possibles », ajoute-t-il.

Liste noire des sociétés fautives

A Dubaï, le ministère du Travail pare pour l’instant au plus pressé. Il vient de lancer une vaste opération de contrôle des camps abritant des ouvriers et évoque un renforcement imminent de sa législation. L’octroi de permis de travail pourrait en particulier être lié aux conditions de logements : propreté, nombre limité de travailleurs par chambre, eau potable... Autre signe d’un timide changement, la sacro-sainte législation sur le parrainage a été récemment assouplie pour certaines catégories d’employés. Mais la grève et les syndicats restent interdits, au contraire du Koweït, de Bahreïn et du Qatar.

A Doha, capitale du Qatar, c’est à la jeune Commission nationale des droits de l’Homme qu’a été indirectement confiée la tâche de changer les mentalités. Créée en 2004, cette institution reçoit et instruit toutes les plaintes d’employés abusés. Avec des membres directement nommés par l’émir, elle est devenue en quelques mois la bête noire des entreprises publiques et privées qui redoutent ses interventions. D’autant qu’elle pourrait bientôt créer une liste noire des sociétés mises en cause.

Quant au Koweït, qui a connu ses premières grèves dés la fin des années 90, son ministre du Travail a proposé la semaine dernière l’instauration d’un salaire minimum de 150 euros pour les étrangers. C’est très peu, mais déjà cinq fois plus que les salaires moyens versés par les sociétés de nettoyage. Avant l’été, le travail en extérieur avait également été interdit de juin à septembre. La loi existe chez les voisins, quand la température dépasse 50°C.

par Aurélien Colly - Article publié le 28/09/2005

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