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Accueil du site > France > Ces “ Bleus ” si “ Black ” : Vive la racaille !

mercredi 5 juillet 2006

(Le Messager 05/07/2006)

Auteur de De la postcolonie publié en 2000 (2e édition aux éditions Karthala, Paris, 2005), notre collaborateur Achille Mbembe est professeur d’histoire et de sciences politiques à l’Université du Witwatersrand (Afrique du Sud) et directeur d’études à la Witwatersrand Institute for Social and Economic Research (Wiser). Il pilote depuis 2005 un symposium international d’analyse et de prospective sur le Mundial 2010 qu’accueillera l’Afrique du Sud. Pendant la Coupe du monde de football qui se déroule en Allemagne, il a tenu un journal. Il a accepté d’en partager de larges extraits avec les lecteurs du Messager. Un regard profond sur l’équipe de France qui monte en puissance dans ce tournoi depuis son match contre l’Espagne le 27 juin (3-1). Et des observations pertinentes sur le racisme dans le football...

Après avoir longtemps louvoyé, la Fifa semble donner l’impression de prendre finalement au sérieux la question du racisme dans le football mondial. Ainsi a-t-on fait lire aux capitaines des équipes qualifiées pour les quarts de finale une brève déclaration condamnant toutes les formes de discrimination et appelant le public à être solidaire de cet appel. Qui ne se souvient, en effet, des blessures psychologiques qu’endurent presque chaque semaine les joueurs noirs dans certains stades d’Europe, de l’Atlantique à l’Oural ? En Espagne par exemple, des cris de singe accompagnent régulièrement le goléador du Barça, Samuel Eto’o à chacune de ses apparitions sur le terrain. Lors d’un match opposant l’Angleterre à l’Espagne à Madrid l’an dernier, les joueurs noirs de l’équipe anglaise (Shaun Wright Philips, Ashley Cole, Jermaine Jenas et autres) ont fait l’objet de copieux abus de la part d’un public littéralement en état d’ébriété, aussi excité que malpropre.

“ Joueurs de couleurs ”

Peu avant la rencontre, Luis Aragonès, le coach de la sélection espagnole, avait été le premier à mettre le nez dans la fange en traitant Thierry Henri de “ Merdeux de nègre ” - histoire, affirmait-il sans rire, de “ motiver ” le co-équipier d’Henri à Arsenal, le milieu offensif José Antonio Reyes. Invité à s’expliquer sur son refus de s’excuser, Aragonès a affirmé récemment ne pas être raciste. La preuve ? Il a beaucoup d’amis parmi les Noirs. Certains sont d’ailleurs des experts dans “ la définition du sexe des poules et de la volaille ” en général. On ne sait s’il pensait à ce même Samuel Eto’o. L’attaquant camerounais avait en effet pris la défense du vieux con ibérique lors de la controverse Henri et continue, aujourd’hui encore, de lui donner du “ cher grand père ”. Toujours est-il que lors du match France-Espagne du 27 juin (3-1), Patrick Vieira n’y est pas allé par quatre chemins. Obligé de jouer au justicier, il a failli plonger ce minable vieillard dans un état d’apoplexie maximale en lui intimant, dans un geste familier (Chuutt..), l’ordre de se taire et de s’asseoir alors qu’il se répandait en protestations le long de la ligne de jeu.
Ceci dit, beaucoup auront remarqué - même s’ils ne le proclament pas sur la place publique - que l’équipe de France ne comprend que deux ou trois joueurs titulaires blancs. À les observer de près, ces “ Bleus ” sont, en effet, tout “ Black ”. C’est d’ailleurs ce qu’a voulu souligner, récemment, le démagogue extrémiste français Jean-Marie Le Pen. Jouant, comme d’habitude, sur le non-dit raciste, il remarquait que cette équipe de “ joueurs de couleur ” qui, de surcroît, ne savent pas chanter ‘la Marseillaise’ à pleins poumons, était loin de représenter sa France à lui, la “ vraie France ”. L’on en était au tout début de la compétition, à un moment où les “ Bleus ” avaient de la peine à trouver leur rythme et couraient le risque d’une nouvelle élimination au premier tour. Je ne sais si, fidèle à leur religion, Alain Finkielkraut et ses affidés ont pris le relais pour dénoncer cette “ communautarianisation ” du précieux joyau national.

La réponse de Thuram à Le Pen

Toujours est-il qu’à l’exclamation de Jean-Marie Le Pen (Tiens, la négraille, cette équipe de France !), le défenseur central Lilian Thuram a affirmé : “ Moi, je ne suis pas noir ”. Au cas où on ne le savait pas, il est Français : “Vive la France. La vraie. Je veux dire : celle qui existe ”.
On est loin de Rimbaud qui écrivait : “ Je suis un nègre ”. Ou encore, plus près de nous, d’Aimé Césaire qui, tout en se gardant de tomber dans une sorte de racisme noir, affirmait récemment dans ses fameux entretiens avec Françoise Vergès : “ Nègre je suis, nègre je resterai ”.
Ces propos méritent la peine qu’on s’y arrête ne serait-ce que parce que, de tous les joueurs français ayant, quelque part, une origine africaine proche ou lointaine, Thuram est sans doute l’un des plus cultivés : “ Moi, je pense que le doute est fondamental pour avancer. Il vous permet une réflexion sur vous-même ”. Il est également l’un des plus politisés. Il est membre du Haut Conseil à l’Intégration. Par exemple, lorsque, l’hiver dernier, le ministre de l’Intérieur, Monsieur Nicolas Sarkozy a mis la poudre aux banlieues en traitant les jeunes Français issus de la colonisation et de l’immigration de “ racaille ”, le footballeur a aussitôt réagi pour condamner ces irresponsables propos. “C’est tellement facile ces discours populistes et démagogiques, de parler de personnes dont la plupart des gens ne savent rien ”, avait-il rétorqué. Et d’ajouter : “On met le feu aux poudres, on arrive comme un sauveur et on a tout gagné ! Si on est capable de faire çà, on est capable de quoi pour arriver à ses fins ? Moi, je ne pense pas que tous les moyens sont bons pour gagner, ni dans le foot, ni en politique”. En proclamant qu’il n’est pas Noir, Thuram dit plusieurs choses en même temps. Et d’abord, il s’inscrit en droite ligne de la pensée de Fanon pour qui “ Le nègre n’est pas. Pas plus que le Blanc ”. On peut ensuite supposer qu’en niant l’existence d’une essentielle négritude, ce que Thuram veut mettre en relief, c’est d’abord son identité d’homme tout court. Mais c’est aussi le mouvement par lequel ce bout de territoire appelé la France est appelé à assumer cette part de son passé fait de rencontres, de brassages, de collusions et de violences.
Indirectement, Thuram compare ensuite l’histoire de la France à celle des Etats-Unis. Qu’en revendiquant sa francité, il évoque les équipes américaines de basket-ball, souvent composées en majorité d’Africains Américains signifie qu’à ses yeux, “ représenter ” la France n’est pas, avant tout, une question de pigmentation. En d’autres termes, la race ne constitue pas le visage premier de la nation, le déterminant premier de son identité. Cette dernière est, de bout en bout, une production historique et non point épidermique.
Négation de la race donc, et affirmation de la nation. Entre les deux, la référence aux origines africaines a totalement disparu. Est-ce le prix à payer pour que la France continue de vivre dans l’illusion que chez elle, la question raciale ne s’est jamais posée et ne se pose point ? Qu’est-ce que cela signifie de valoriser les attaches nationales à l’ère de la globalisation alors même que ses propres origines se situent dans la dispersion, dans une relation diasporique, dans un ici qui ne se conçoit pas sans un ailleurs ? Car tout de même, même si Thuram pense qu’il n’est pas Noir, pour beaucoup de Français, il l’est en effet. Ici encore, on se souvient de la fameuse phrase de Fanon : “Regarde le nègre !... Maman, un nègre !... ”. Comment se fait-il que Thuram ne puisse pas dire simplement : “ Eh bien, heureusement pour la France, je suis Black et Français, et c’est bien ainsi ”. Qu’est-ce qui rend impossible une telle affirmation toute positive, qui ne doive pas au préalable passer par la négation de l’un des termes ?
Peut-être Thuram est-il véritablement fils de l’idéologie de la république aux yeux de laquelle il n’y a pas de races, mais seulement une humanité universelle. Ou, à l’opposé, peut-être ne sait-il plus nommer cette part de lui qui, dans la nuit des temps, vient d’Afrique. Peut-être qu’en vérité, pour ces “ Blacks ” des “ Bleus ”, de “ Keke ” (Makelele) à Cissé, de Vieira à Diarra, de Saha à Malouda, Abidal, Boumsong et tous les autres, l’Afrique est désormais, véritablement, cette emprise sur laquelle il n’y a plus de prise - ou cette prise sur laquelle il n’y a plus d’emprise. Elle est ce dont il faudrait se dégager puisqu’on ne sait plus comment la nommer en nous - ou encore on ne sait la nommer que sous le nom même d’une impossibilité, c’est-à-dire, finalement, du pouvoir de nier.
Or, c’est justement ce pouvoir de nier et de refouler qui constitue le socle même du racisme à la française. Le racisme à la française consiste en effet à nier et à refouler la réalité du racisme tout court de telle manière que l’on puisse commettre des actes racistes tout en ne les reconnaissant jamais comme tels - tout en bloquant conceptuellement la possibilité de jamais les identifier et les nommer comme des actes racistes.

Interpellations

Le projet d’une cité (polis) au-delà des races est l’une des utopies les plus radicales du modèle républicain français. Malheureusement, il ne s’agit que d’une abstraite utopie qui, paradoxalement, ruine ses propres prémisses en prenant la finalité comme si elle était la réalité - comme si elle était d’ores et déjà advenue. Or, c’est précisément ce mythe et cette illusion que dément, de manière si spectaculaire, cette équipe des “ Bleus ” si “Black”. Car, pourquoi une telle visibilité dans les sports (et peut-être la musique) et une telle obscurité dans tous les autres secteurs de la vie sociale, économique, intellectuelle et politique ? Où sont donc les Colin Powell français ; les Condolezza Rice, les Thurgood Marshall, les grands intellectuels à la manière de W.E.B. Dubois, Bell Hooks, Cornel West, Skip Gates, Anthony Appiah, Julius Wilson et les grands écrivains comme Maya Angelou et Toni Morrison ? Où sont les grands cinéastes, à la manière de Spike Lee et les producteurs de télévision, à la manière de Bill Cosby et Oprah Winfrey ? Où sont les généraux noirs dans l’armée et où sont les Maires dans les communes et les députés à l’Assemblée nationale et les ministres dans les cabinets comme, paradoxalement, ce fut le cas au moment de la colonisation ?
Car, ce vieux pays qui a encore tant de trésors à offrir à l’humanité, il faut l’interroger sans relâche ; il faut continuer de l’interpeller et le pousser, malgré lui s’il le faut, à sortir de son sommeil léthargique, de son incurable vanité et narcissisme, de son orgueilleuse complaisance. Il faut qu’il sache qu’il y a deux types de sociétés racistes. Il y a des sociétés qui tendent à ramener toute la richesse de l’expérience humaine à une question de race. Et c’est faux. Puis, il y a les sociétés où la question de la race fait l’objet d’un aveugle déni et d’un profond refoulement. Et c’est faux également. Finalement : ces “ Bleus ” si “ Black ” gagneront peut-être la Coupe du monde. Moi, c’est mon souhait. À supposer qu’ils ne la gagnent pas, ils n’auront pas moins, authentiquement, été l’expression d’une certaine idée de la France - peut-être une France plus potentielle que réelle, peu importe. Cette authenticité - tel était peut-être, quant au fond, le propos de Thuram. Il l’exprimait à un moment où la France débat enfin publiquement de toutes ses histoires, de ses multiples genèses - l’esclavage et la colonisation y compris. Mais c’est aussi le moment où son ministre de l’Intérieur, Monsieur Nicolas Sarkozy, habitué à se pencher vers ce qui est bas et abject (le racisme), est en train d’organiser “ la chasse aux enfants ” sans-papiers. Si, Dieu soit loué, des dizaines de milliers de Français ne se mobilisaient pas, comme ils le font en ce moment, pour s’opposer à cette démarche d’un homme cynique et mû par la soif de pouvoir, alors on pourrait se poser la question de savoir qui donc jouera pour ce vieux pays en 2010, et en 2014 et en 2018 et en 2022 et en 2026 et pour les siècles des siècles ?

Par Achille MBEMBE
Le 05-07-2006

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