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jeudi 12 septembre 2002

TOUBACOUTA (Sénégal), 12 sept (AFP) - "Partout où il y a du tourisme ou un camp militaire, il y a perversion. Toubacouta ne fait pas exception à la règle : la population commence à entrevoir le côté +profit+ du tourisme, certains tendent la main", déplore Cor Diop, un artisan sénégalais.

Coincés entre deux luxueux hôtels de Toubacouta, petit village au bord du delta du Sine Saloum (sud-ouest du Sénégal), une quarantaine d’artisans-commerçants sont aux aguets, en quête de "toubab" (blanc). "Viens, toubab, fais-moi plaisir, regarde mon travail..."

Plus loin, une fillette de 7 ou 8 ans aperçoit un vacancier, s’avance en courant, puis s’écrie : "toubab, photo !"

"Il ne faut pas mal le prendre", sourit Lamine Thiou, un villageois. "Cette petite ne fait que répéter une situation mille fois vécue" à "Toubab-couta".

"Parfois, ajoute Gabriel Ndiaye, un guide de passage, certains touristes lancent des poignées de bonbons aux enfants, qui se jettent dessus. Pendant ce temps, ils filment, ou prennent des photo. Lorsqu’ils rentrent chez eux, et disent +c’est ça l’Afrique+. Je ne tolère pas cela", s’insurge-t-il.

"Le tourisme désoriente l’éducation de base de nos enfants", reconnaît Bassirou Pène, un antiquaire du village. "De nombreuses valeurs tendent à disparaître. Aujourd’hui, les jeunes ne vont plus à l’école, n’apprennent plus de métier", explique-t-il.

L’évolution des mentalités ne surprend pas Jean-Luc Dasquet, gérant d’hôtel. "Tous les trois ou quatre jours, ces jeunes vendent un djembe (tam-tam) à trente ou quarante mille francs CFA (45 ou 60 euros)", constate-t-il.

"En dix jours, ils vont gagner davantage que leurs parents agriculteurs en un mois. Pourquoi iraient-ils travailler au champ ?", questionne le gérant.

Qu’ils soient vendeurs ou employés, plusieurs centaines de Toubacoutais vivent directement ou indirectement du tourisme en haute saison. A leur salaire s’ajoutent souvent des compensations, en espèce ou en nature.

"Récemment, se souvient Jean-Luc Dasquet, l’un de mes conducteurs de pirogue a reçu 50.000 francs CFA de pourboire (76 euros). Son client avait pêché deux grosses carpes et voulait le remercier. Il lui a donné en deux minutes l’équivalent du SMIC local. Dès cet instant, tous ses repères ont été faussés".

Pour combattre cette perte de valeurs, Picha Theus, gérante d’hôtel, recommande à ses clients de ne pas distribuer de pourboires ou de cadeaux. "Je ne veux pas que les enfants tendent la main", explique-t-elle.

Les touristes sont conviés à découvrir le village et ses environs dans le même état d’esprit. "Nous les stimulons à aller en ville, à prendre le thé avec les villageois si ceux-ci leur proposent", s’exclame-t-elle.

Les clients sont aussi emmenés dans de petits villages, où le tourisme est absent. Sénégalais et "toubabs" s’y découvrent mutuellement. "C’est ce que l’on appelle du tourisme intégré", confie Mme Theus.

"Lorsqu’ils partent, les clients me laissent souvent de l’argent ou des médicaments, que nous redonnons à la population. A ce moment, le tourisme devient positif", estime-t-elle.

Le tourisme "intégré", par opposition au tourisme désintégrant de masse, serait-il conciliable avec la préservation des cultures et moeurs locales ? "Je ne crois pas. Gentil ou pas, le toubab reste plus riche et porteur d’un mythe", estime Bassirou Pène.

"De plus en plus, les jeunes sortent avec des filles blanches, en rêvant qu’elles les emmèneront en Europe. Pour moi, c’est de la prostitution masculine. Et je ne parle pas de la prostitution, marchande, des filles", ajoute l’antiquaire.

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