Pa l'arbre
Accueil du site > Économie > L’amertume des sucriers sud-africains

samedi 5 mars 2005

Incapables de concurrencer une Europe avantagée, ils renoncent souvent.

Groutville (Afrique du Sud) envoyée spéciale Libération - Sur la route qui longe la côte est de l’Afrique du Sud, les complexes hôteliers poussent comme des champignons. « Tout cet espace était occupé par des champs de canne à sucre, à perte de vue », commente Jayne Ferguson, de l’association des producteurs de sucre sud-africains. La canne à sucre ne rapporte plus en Afrique du Sud. Et les 50 000 petits producteurs (80% des cultivateurs du pays) qui en tirent un revenu ne savent plus à quel saint se vouer. En tout cas pas à la France, premier exportateur européen de sucre. Pas non plus à l’Union européenne, prête à tout pour conserver son régime sucrier et qui, en début d’année, a fait appel de la condamnation par l’OMC des subventions qu’elle verse aux exportations sucrières.

L’Europe dénoncée. De nombreux pays du Sud reprochent à l’Europe de tirer parti de son système sucrier pour vendre une partie de ses excédents sur le marché mondial. De même, ils contestent le système de relations privilégiées qu’entretient l’Europe avec certains pays ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique), dont l’Afrique du Sud n’est pas bénéficiaire. L’Europe importe des ACP 1,6 million de tonnes de sucre à tarif préférentiel, qu’elle s’empresse de transformer et d’écouler sur le marché mondial grâce à ses subventions à l’exportation.

Le KwaZulu-Natal, dont la capitale est Durban, est la région traditionnelle des plantations de canne à sucre. C’est aussi la région du pays la plus touchée par le sida. Et les petits producteurs (moins de 30 ha) qui vendent leur production aux deux grosses industries sucrières du pays ont en général une dizaine de personnes à charge, par tradition. « Autrefois, dans les années 1970-1980, on gagnait assez d’argent. Mais aujourd’hui, les prix sont vraiment trop bas », se lamente Clara Potoza, 84 ans, engoncée dans une robe de chambre trouée, sur le pas de sa porte. Clara a douze bouches à nourrir. Elle fait pousser un peu de maïs pour elle, mais ses revenus dépendent de la canne à sucre. Les travailleurs saisonniers, les commerces alentour dépendent aussi de l’industrie sucrière.

Mzo Mzoleni, qui tenait un petit commerce à Durban, est maintenant à la retraite. Quand il a arrêté de travailler, il a planté de la canne à sucre pour compléter sa retraite, comme l’a fait sa famille depuis le xixe siècle. Pour la journée mondiale de lutte contre la faim, l’an dernier, l’Afrique du Sud les ont envoyés, lui et un autre producteur, à Bruxelles pour parler de l’industrie de la canne à sucre de leur pays. « J’ai dormi chez un agriculteur belge. Ces gens travaillent beaucoup, je ne dis pas le contraire, mais, franchement, est-ce qu’ils pourraient continuer de produire sans les aides ? », interroge Mzo avec un petit sourire. Le gouvernement sud-africain, lui, n’offre aucune aide aux agriculteurs, et la sécheresse de l’an dernier a obligé beaucoup d’entre eux à arracher et à replanter leur production, perdant la moitié de leurs revenus. Pour les petits producteurs, les coûts sont également trop élevés. Les semences de bonne qualité, les engrais, les transports... tout cela coûte cher. Les champs de canne à sucre sont très isolés, la plupart du temps sur des collines.

« Plus rentable. » « Beaucoup de gens ici laissent tomber, ce n’est plus rentable. Alors, s’ils peuvent vendre leur terre à un complexe hôtelier, pourquoi refuser ? » Mzo gagne 16 000 rands par an (un peu plus de 2 000 euros). Il a fait ses calculs. Il explique que si l’Afrique du Sud, qui exporte la moitié de sa production, essentiellement vers l’Asie, avait accès au marché du sucre européen, lui pourrait augmenter son revenu annuel d’un bon millier d’euros. L’ONG Oxfam ne dit pas autre chose : « Pour les producteurs sud-africains, ce non-accès à l’Europe du sucre se traduit pas un manque à gagner de 60 millions de dollars par an. » Et d’expliquer que les subventions européennes ou américaines déprécient les cours mondiaux du sucre de 25%. Une estimation qui laisse sceptique l’industrie sucrière du pays. « Evidemment, nous avons tout intérêt à avoir un accès au marché européen, estime Jack Wixley, directeur de l’association nationale des producteurs de sucre, mais la levée des restrictions pourrait avoir l’effet inverse et faire baisser le prix du sucre. Notamment à cause de la concurrence accrue de pays comme le Brésil. »

Par Stéphanie SAVARIAUD

 RSS 2.0Suivre la vie du site