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samedi 30 juillet 2005

François Houtart - Centre tricontinental - CETRI

Les rapports Nord-Sud tels qu’ils se présentent aujourd’hui relèvent d’une recolonisation, car ils tissent des liens de dépendance entre les mêmes pôles. Ils sont moins directement visible, parce que de nature plus économique que politique. Les mécanismes en sont nombreux et plus subtiles, mais ils sont aussi destructeurs des sociétés et des cultures et aussi coûteux en vies humaines que durant les périodes coloniales du 16e ou du 19e siècle. On se rappellera que leurs effets s’étaient traduits par des centaines de millions de victimes, (l’esclavage africain, les guerres coloniales en Afrique, le génocide des Indiens en Amérique latine, les révoltes paysannes et tribales en Inde et en Chine), par une désintégration des sociétés locales, sans parler de l’immense extraction des richesses minières et agricoles.

Il est donc utile d’établir un bilan. Non seulement les chiffres contemporains de la pauvreté sont effrayants, mais, malgré certains progrès, on assiste à une augmentation en nombres absolus. La Banque mondiale estime qu’en 2008 ce nombre n’aura pas bougé. Selon le FMI, 1/5e de la population mondiale a régressé au cours des dernières années. La Banque mondiale explique aujourd’hui que la pauvreté est un phénomène complexe, pas seulement mesurable en termes de revenus, mais qu’elle comprend aussi la faim, un logement insalubre, l’absence d’eau potable, les maladies non-soignées, les enfants sans éducation, la peur du lendemain. Ajoutons-y, bien souvent l’environnement pollué.

Le PNUD affirme à propos du Brésil que la principale explication de la pauvreté est la forte concentration des revenus. Enfin, le secrétaire général des Nations Unies, Monsieur Koffi Anam déclare que les inégalités sociales sont le principal obstacle à l’application des mesures proposées par l’Assemblée générale des Nations unies à Copenhague en 1995.

En effet, voyons les chiffres. La moitié de l’humanité se situe en dehors du circuit de la richesse, soit 2.8 milliards de personne ne dépassant pas le seuil de 2 USD par jour, alors que 1.2 milliards vivent en dessous du seuil de 1 USD par jour. Cela n’a pas bougé depuis 5 ans. C’est bien ce qui fait dire à Monsieur Wolfersohn, directeur de la Banque mondiale, qu’il faut repenser le développement.

L’objectif des Nations Unies, lors de l’Assemblée générale extraordinaire de Genève en juin 2000, fut de diminuer l’extrême pauvreté de moitié avant l’an 2015, c’est à dire en 15 ans. En d’autres mots, accepter que dans 15 ans, de 600 à 700 millions d’êtres humains vivent encore dans la misère, alors que jamais l’humanité n’a disposé d’autant de moyens lui permettant de résoudre ce problème. Face à la mondialisation néocoloniale, n’y a-t-il vraiment pas moyen d’accélérer le processus ?

Il ne suffit pas de constater, il faut aussi analyser les mécanismes. La pauvreté n’est pas un phénomène naturel, comme la pluie ou le soleil. C’est un processus social. Elle a certes toujours existé dans l’histoire, mais jamais elle n’a été aussi étendue et jamais elle n’a été construite par des mécanismes économiques et politiques aussi puissants. C’est ce que nous avons voulu montrer dans un numéro de la revue Alternatives Sud intitulé : Comment se construit la pauvreté ? (Vol. VI (1999), n°4).

N’oublions pas que la pauvreté a aussi augmenté dans les sociétés occidentales avec l’abandon progressif des politiques keynésiennes à partir de la fin des années 1970. Cela déboucha sur l’effritement des protections sociales, la précarisation de l’emploi, les délocalisations, la compétitivité comme valeur centrale, la création d’exclusions et se traduisit par un accroissement de la rétribution du capital et une diminution relative de celle du travail. La dessus se greffe le fait que le capital financier a établi sa suprématie sur le capital productif.

Dans les périphéries (le Sud), malgré la fin du colonialisme politique, le contrôle et l’absorbtion des richesses par le Nord restent prédominants. Les mécanismes sont divers : la fixation des prix des matières premières et des produits agricoles ; le service de la dette, atteignant souvent une part majeure des revenus de l’exportation ; les taux de rétribution des capitaux étrangers, surtout à court terme ; l’évasion des capitaux locaux vers le Nord ou vers les paradis fiscaux. Bref, le flux financier du Sud vers le Nord est considérablement plus élevé que dans l’autre sens, au point que Dom Helder Camara, qui fut archevêque de Recife, disait : "Doit-on parler de l’aide des pays développés aux pays sous-développés, ou du contraire ?".

Il faut ajouter à cela les programmes économiques et sociaux imposés par les organismes financiers internationaux et dont les conséquences sociales négatives sont aujourd’hui reconnues par eux-mêmes : programmes d’ajustement structurel, orientation vers l’exportation au détriment des cultures vivrières, privatisations qui équivalent à une réelle piraterie par le bradage des biens publics, dénationalisation des patrimoines nationaux, etc. Bref, c’est comme si après avoir placé le Sud dans une camisole de force, on lui disait : Lève-toi et marche.

D’un côté, donc, on élabore des programmes destinés à éradiquer la pauvreté et de l’autre on continue à la construire. Au siège de la Banque mondiale à Washington, il y une inscription : "We have a dream, a world free of poverty" (Nous avons un rêve, un monde libéré de la pauvreté). Il faudrait ajouter : "And thanks to the World Bank, it remains a dream" (Et grâce à la Banque mondiale, cela reste un rêve).

En effet, le marché est un rapport social, où le plus fort gagne. Les investissements privés, qui aujourd’hui prennent le pas sur l’aide publique dans les rapports Nord-Sud, n’ont pas pour but le développement, mais la rentabilité. Le marché est toujours régulé. Aujourd’hui, il l’est sur le plan mondial par l’OMC, la Banque mondiale, le FMI, essentiellement en faveur du capital. Une telle régulation est appuyée par la force économique, politique ou militaire. En effet, les conditions d’accès au crédit sont l’adoption de l’économie de marché et la "good governance". Quant à Thomas L. Friedman, conseiller de Madame Albright, il n’hésite pas à écrire dans le New York Times Magazine du 28 mars 1999 : "La main invisible du marché ne fonctionne pas sans un poing invisible. Mc Donald’s ne peut se répandre dans le monde sans Mc Donnel-Douglas, qui a conçu le F 15 et la garantie à l’expansion mondiale des technologies de la Sillicon Valley, a pour nom l’armée, l’aviation, la flotte et le corps des marines des Etats-Unis".

Nous assistons, il ne faut pas se le cacher, à un énorme enjeu de lutte qui oppose des groupes et des classes sociales dans le monde. Il y a des millions d’exclus qui souvent se sont vus dépouillés des maigres acquis obtenus au cours des dernières décennies : ainsi les salaires réels ont-ils baissés de parfois plus de la moitié suite aux crise financière au Mexique et en Indonésie. Si l’économie est l’activité humaine destinée à fournir à l’ensemble des êtres humains dans le monde, la base matérielle nécessaire à la vie physique et culturelle, le système capitaliste, qui se targue d’être le plus efficace pour la production des biens et des services, s’avère, sur un plan global, le plus inefficace que l’humanité ait connu dans son histoire.

L’opposition se construit entre un monde organisé sur des bases légales et donc doué de respectabilité et ceux du dehors. Le droit des affaires contredit le droit des peuples. Tout devient de plus en plus virtuel et donc impalpable. Les sociétés sont dirigées par ceux qui, comme le dit Robert Reich "manient les symboles". Mais on oublie que derrière les symboles, fut-ce-t-ils monétaires, il y a des êtres humains. La spéculation financière se traduit en récessions, les récessions en chute des niveaux de vie, les chutes de niveau de vie en morbidité, en régression culturelle, en source de mort. Le secret bancaire devient un instrument de lutte des classes. L’évasion fiscale renforce le pouvoir des nantis. Les paradis fiscaux abritent une criminalité économique qui, selon certaines estimations, concerne plus d’un quart de l’économie mondiale.

Alors, comment s’étonner que les réactions montent, que les paysans sans terre du Brésil s’organisent pour occuper les latifonds, que les ouvriers de Corée du Sud se mettent en grève pour sauvegarder leurs emplois (en Asie, plus de 10 millions de travailleurs l’ont perdu avec la crise financière) et qu’ils protestent contre la confiscation de leur économie par le capital étranger ? Comment s’étonner que les dalits (hors caste) de l’Inde se révoltent face à la suppression des subsides aux aliments de base ou que les habitants du Chiapas s’opposent au Traité de libre échange avec les puissants voisins du Nord ? Comment ne pas comprendre le mouvement des chômeurs en Europe, la marche des femmes 2000, face à la féminisation de la pauvreté, le Jubilé 2000 pour l’abolissement de la dette du Tiers Monde, les résistances contre le démantèlement des services publics et la dégradation de la valeur du travail, que les jeunes exigent d’autres valeurs que la compétitivité, l’excellence qui écrase, l’argent qui peut tout ? Oui, face à la mondialisation du capital on assiste à une mondialisation des résistances et des luttes. Or, il ne s’agit pas de courants anti-mondialisation. Affirmer cela est une manière de les ridiculiser. Ce qu’ils veulent, c’est une autre mondialisation.

Voilà pourquoi tout n’est pas noir dans le tableau. Des millions de personnes se réveillent dans le monde, pour dire non. Ce sont les paysans sans terres, les pauvres urbains, les ouvriers, les peuples indigènes, les femmes, les défenseurs de l’environnement, les classes moyennes vulnérabilisées...Ils ne se contentent pas de dire non. Dans des cas précis, leur force est parvenue à arrêter certains processus et à en mettre d’autres en route. Oui, la pauvreté a diminué en chiffres proportionnels, grâce aux luttes sociales. L’organisation populaire est telle que des économies souterraines, véritables stratégies de survie, permettent que les victimes du système économique ne disparaissent pas complètement et dans certains pays le secteur informel représente jusqu’à 75 % de l’activité économique. C’est la réponse au gigantesque effort de recolonisation du Sud par le Nord et de la concentration de l’accumulation du capital.

Le discours dominant consiste à dire qu’il n’y a pas d’alternative au système actuel ; au mieux qu’il faut prendre le temps et que l’humanisation du capitalisme se fera progressivement. Oublions nous que les acteurs du capitalisme sauvage dans le Sud sont souvent les mêmes que ceux du capitalisme dit civilisé du Nord ? Oublions-nous que chaque génération qui passe se traduit par un génocide qui n’a aucune comparaison numérique avec ceux que nous avons connus au cours du vingtième siècle. Selon les Nations unies, la faim fait 40 millions de victimes par an et le prix Nobel de l’économie Amartya Sen a bien montré que ce n’était pas un problème physique, mais bien social et politique.

Or, il existe des alternatives, non seulement à long terme, mais aussi à court terme. Pensée théorique et expériences pratiques sont là pour le prouver. Pour s’y opposer, on argue de la chute des régimes de l’Est, prouvant que le changement est illusoire, sans même analyser les causes de cet échec, mais on ne tient pas compte de l’énorme pouvoir de ceux qui ne veulent pas qu’il y ait d’alternatives. Pourquoi, au Nicaragua par exemple, détruit-on ce qui reste des coopératives agricoles pour construire une nouvelle classe de propriétaires terriens ?

Parmi les alternatives, la première consiste à lever les obstacles au développement que nos systèmes économiques et politiques imposent, tant aux classes populaires de nos propres pays qu’aux nations du Sud. Nous exigeons des autres "une bonne gouvernance". Que faisons-nous pour appliquer ces même principes dans nos sociétés, notamment dans leurs rapports, avec celles du Sud ? Après avoir contribué à les détruire et les déstabiliser, nous voudrions qu’elles entrent dans un modèle de développement semblable au notre, alors que ce dernier est de plus en plus remis en question.

C’est parce qu’il existe des alternatives que l’espérance n’est pas morte. C’est parce qu’il existe des ressorts éthiques qui motivent l’action, que se construisent des forces sociales faisant contrepoids. C’est parce que des convergences sont en train de naître qu’un avenir est envisageable. Cependant, pour qu’un tel projet puisse se réaliser, il est temps de renverser le cours de l’histoire, il est temps de mettre fin à la recolonisation du Sud, principale entrave à son développement, il est temps de cesser de créer des conditions humaines qui équivalent bien souvent à un nouvel esclavage. C’est l’enjeu des résistances et des luttes à l’échelle mondiale.

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